Québécois


lussier.jpg

“Pour discuter vocabulaire, faut commencer par être vivant” (Richard Desjardins)

René Lussier a composé - je vous en parlais récemment ici - la musique du Moulin à images d’Ex Machina. Les plus curieux savent que le compositeur roule sa bosse depuis 30 ans dans le monde de la musique vivante et improvisée. Son nom a été associé à Conventum, Chants et Danses du Monde Inanimé, les 4 guitaristes de L’Apocalypse-Bar, Les Granules, Jean Derome et les Dangereux Zhoms, Les patenteux du Québec, La vie qui bat, Patrice Desbiens et les Moyens du Bord, ainsi qu’un gros paquet de productions de l’Office National du Film. Au fil de ses voyages et participations, il a collaboré - à titre de compositeur ou d’interprète - aux projets de plusieurs musiciens de partout à travers le monde, entre autres avec Chris Cutler, Fred Frith, Tom Cora, John Zorn, Eugene Chadbourne, la liste est longue.

rene-char.jpg

Le Trésor de la Langue est, de l’avis de plusieurs critiques, une oeuvre considérable et probablement sa plus achevée. Dès 1986, René Lussier commençait à réfléchir à un projet mêlant la musique et la langue parlée, un projet dans lequel la musique serait déterminée par la parole. Désireux de d’éviter le piège de la mise en scène, de faire parler autant les gens ordinaires que les grands acteurs de la société québécoise, il entreprend - à bord du French Spirit (une voiture dont le tuyau d’échappement passe par l’intérieur) - l’audacieux projet de colliger des extraits parlés, des bouts d’entrevues menées un peu partout au Québec et des documents d’archives audios qui serviront de matériaux de base pour le travail acharné qui en découlera par la suite. Chaque mot, chaque timbre, chaque accent, chaque inflexion, chaque respiration ou chaque silence ont été transposés, calqués ou notés pour devenir le vocabulaire musical du compositeur.

Une version écourtée du Trésor de la Langue a été diffusée sur les ondes de Radio-Canada; la Communauté des radios publiques de langue française lui décernait en mars 1989 le Prix Paul Gilson qu’aucun Canadien n’avait remporté depuis 20 ans. En 1992, le Festival International de Musique Actuelle de Victoriaville a invité Lussier à transposer son oeuvre sur scène, ce qui amènera de nombreux autres concerts ici et en Europe, dont quelques-uns sont documentés par le film de Fernand Bélanger, Le trésor archange.

René Lussier - Vestibule

mega2.jpg

Tirons le rideau de cette sélection québécoise avec une gloire locale et un petit pas de côté. Les Mégatones ont à juste titre révolutionné le milieu des orchestres de danse en incorporant l’Echolette, cet outil indispensable à tout musicien désireux d’imiter la fameux son de guitare amplifié des légendaires Ventures. Denis Champoux et ses camarades du Collège des Jésuites ont fait leur début au Centre des Loisirs Saint-Sacrement sous le nom Les Thunderbirds, avant d’être rebaptisé sous leur dénomination atomique par Jacques Boulanger.


Le groupe a fait son chemin des salles de danse à la radio de CHRC, en passant par les salles de spectacles de la région de Québec jusqu’aux studios d’enregistrement, avec des instrumentaux enlevés, des reprises de grands classiques et des compositions qui sont devenues rapidement les préférées du public, dont celle-ci, rééditées plusieurs fois en 45 tours, un standard du genre que de nombreux orchestres de fin de semaine à la grandeur du Québec ont utilisées comme thème d’intermission.

(source : Québec Info Musique)

Les Megatones - Rideau S.V.P.

00-plu.jpg

Dire de Plume Latraverse (né Michel) qu’il “a fondé à la fin des années 1960, en collaboration avec Pierre Léger, dit Pierrot le fou, et Pierre Landry, dit le docteur Landry, le groupe la Sainte-Trinité” n’est pas assez. Poursuivre en précisant qu’il “s’est associé ensuite à Steve ‘Cassonade’ Faulkner entre 1972 et 1975 et que le duo s’est produit pour la dernière fois à la Chant’Août de Québec” est tout aussi insuffisant. Et s’en tenir, tel un biographe méticuleux, à affirmer qu’il “a entrepris une carrière solo en 1976 et qu’il est devenu l’un des représentants les plus significatifs de la contre-culture québécoise” ne permet pas vraiment de circonscrire l’oeuvre considérable de l’artiste.

01-plumelatraverse_jpg.jpg plume_latraverse_illustration_portrait_fred_jourdain.jpg

Comme le clamait un ami chroniqueur, il faudra rendre hommage à ce grand poète et lui consacrer des funérailles nationales le jour de sa mort. L’auteur-compositeur-interprète échappe aux modes et à toute classification. Il a été qualifié tour à tour de rocker, chansonnier et même de fantaisiste. Dès son tout premier album en solo, Plume Latraverse a détonné dans le paysage musical, mais ses chansons correspondaient au sentiment iconoclaste qui habitait une grande partie de la jeunesse urbaine qui n’avait pas du tout le goût ou l’opportunité de se réfugier à la campagne, comme le voulait le cliché granola qui prévalait dans la première moitié des années 70.

03-plu.jpg 04-plu.jpg

L’histoire discographique de Plume est assez étoffée et mériterait plus d’un article. Précisons qu’au début des années 90 - après avoir gardé un prudent contrôle de ses propres enregistrements - il a amorcé la réédition CD de son catalogue de chansons avec le premier d’une série d’albums intitulés “Le lour passé de Plume Latraverse” en plus de faire paraître un disque compact rempli de pièces inédites “Chansons pour toutes sortes de monde” duquel j’ai extrait la pièce suivante, très amusante et descriptive d’un excellent conteur et observateur de la condition humaine. Remarquez - encore une fois et c’est un fait mal connu à propos de l’oeuvre de l’oncle Pluplu - qu’il écrit ses textes en vers et en pieds. Trouvez-moi quelqu’un qui fait ça aujourd’hui au sein de la “colonie artistique” québécoise.

Plume Latraverse - Chatte de daure

moulin-photo.jpg

Déjà quelques jours que c’est commencé. Le 400ème anniversaire de la ville de Québec donne lieu à une foule d’activités et les chroniqueurs culturels ne savent plus où donner de la tête. Vous avez probablement entendu parler du Moulin à Images créé par Ex Machina. Je ne peux que vous recommander chaudement d’assister à la projection de 40 minutes sur les silos de la Bungee. C’est hautement impressionnant.

Ceci dit, il ne faut surtout pas demander aux journalistes de la région de faire leur travail et d’aller un petit peu plus loin. En quel cas, ils auraient écouté sur baladeur ou sur place l’extraordinaire musique composée, orchestrée et “mise en scène” par René Lussier. Et ils se seraient empressé, contrairement à certains reporters qui l’ont bêtement ignoré, de savoir qui il est. N’oubliez pas que le propre des grands, c’est de commettre de grandes choses ou… d’aller chercher les meilleurs. Et Robert Lepage a vraiment choisi celui qui a le plus d’expérience dans la composition et la scénarisation de la musique.

moulin-ex.jpg

René Lussier (à notre droite de Lepage sur la photo) compose et produit de la musique de films, pour le théâtre, la scène, et pour ses propres projets expérimentaux depuis plus de 30 ans, et a aussi publié récemment un album consacré à la “chanson simple et poétique” (Le prix du Bonheur) qui est un véritable petit bijou. L’oeuvre concoctée pour l’évènement Le Moulin à images vaut la peine d’être entendue dans le contexte, mais aussi pour ce qu’elle est. J’invite donc les auditeurs et lecteurs curieux à synthoniser la station de radio communautaire CKIA de Québec - tous les soirs à 22:00 sur la fréquence 88,3 FM - pour entendre la trame sonore du spectacle de Lepage, même s’ils ne sont pas sur place. C’est un contact direct avec un compositeur hors-pair, expressif et allumé qui risque de stimuler votre imagination. Fermez les yeux et écoutez la musique du Moulin à Images.

René Lussier - Le moulin à images (extrait)

capitaineno2.jpg <no-pochette.jpg

Vous êtes vous remis de vos émotions après les Frères Brosse? On est vraiment dans des affaires poussiéreuses soixante-dizardes ces derniers jours… ce n’est pas par nostalgie, je vous jure. Tant qu’à plonger, plongeons encore. Connaissez-vous Pierre Leith? Probablement pas. Originaire de Laprairie, le gars a pourtant mené son bonhomme de chemin depuis le milieu des années 1960, dans les salles de danse avant d’entreprendre une véritable carrière d’auteur-compositeur-interprète sous le nom de scène Capitaine Nô. Avec sa guitare et son harmonica, il est devenu une vedette de l’underground avec un style crû et des refrains vraiment accrocheurs et des chansons lucides et drôles sur les travers de la société et la difficulté de vivre. Un rock blues relativement inédit au Québec à cette époque où le granole était roi.

Les célèbres chansons Personne ne m’aime, Baloney et La Gaspésie sont, comme dirait la formule consacrée “incontournables”. Pour ma part, c’est avec celle-ci qu’il a définitivement imprimé mon cerveau. Hautement recommandée pour vos amis français qui désirent parfaire leur prononciation québécoise. Rien de plus urbain sale et authentique.

Ca ressemble à une droite sur la mâchoire qu’on encaisse malgré tout avec le sourire… (Gaétan Chabot, Dimanche Matin 31 aout 1975)

Quel rapport avec la Fête du Canada aujourd’hui, me dites-vous? Aucun.

Capitaine Nô - André

freresbrosse.jpg

La diffusion d’une pièce du premier album du groupe Aut’Chose a entraîné des réactions assez diverses (”C’est génial!” “Osti que c’est mauvais!”). Que voulez-vous, Lucien Francoeur ne fait pas toujours l’unanimité. Le poète est passé à la postérité sur un album humoristique assez décapant réalisé par les absurdistes Robert Morissette et Jean-Pierre Alonzo, mieux connus sous le nom Les Frères Brosse; l’album “Un Opéra Cric Crac Croc” paru en 1979 a déridé plus d’une fois votre Homme Scalp qui se rappelle avoir ainsi trempé pour la première fois à ce type d’humour dadaïste. Les gars sont accompagnés par l’Orchestre Sympathique de Montréal, un ensemble de jazz de grande qualité. Mettez la main là-dessus si la galette se présente à vos yeux. À part les parodies de CKOI, qui sont un peu locales, tout le reste est encore très pertinent presque 30 ans plus tard.

Les Freres Brosse - Même chose

baronets-166138.jpg

Le paysage musical québécois du début des années 60 a vu naître les Baronets, formé par Pierre Labelle (Windsor), René Angelil (Montréal, d’origine syrienne) et Jean Beaulne (Montréal). Le trio vocal, initialement inspiré par des groupes américains comme les Four Lads ou les Four Aces, a connu un certain succès avec quelques compositions originales, mais a vu par la suite sa carrière discographique complètement bouleversée par l’arrivée des Beatles qu’il s’est mis à copier allégrement avec des traductions françaises approximatives, mais assez joliment tournées.

2baronets.jpg

Après l’aventure des Baronets et le départ de Jean Beaulne - de plus en plus occupé par sa carrière de gérant d’artistes - Pierre Labelle et René Angelil, deux amis d’enfance, ont tenté des expériences diverses: ils ont touché à la comédie musicale et au cinéma (sans vraiment de succès) et se sont permis un album-concept assez audacieux intitulé: “Y a toujours d’la place pour un Québécois au paradis…”. Un dernier 45 tours, paru en 1971, s’est avéré le chant du cygne de leur association. Le titre de la chanson, plutôt évocateur, doit être prononcé - comme il se doit - avec une voix éraillée à la Don Corleone.

Pierre Labelle et René Angelil - J’ai un side-line payant

(Merci à Eiffel et à son blog C’était hier. L’extrait provient d’un vinyle de son inépuisable collection, une fantastique compilation au titre douteux: Les Artistes Nobel en Vacances)

lulunelligan.jpg

Formé au milieu des années 70, à une époque où le rock, alors en quarantaine au Québec, était éclipsé par le courant musical néo-folk issu de la contre-culture du début de la décennie, Aut’Chose a fait son apparition en opposant au retour à la terre la vie grouillante des ruelles et l’appel de la route. Le groupe - né de la rencontre du poète rock Lucien Francoeur et du guitariste de formation classique Pierre-André Gauthier - s’est distingué de tout ce qui s’est fait dans le domaine du rock au Québec avec un langage particulier et urbain et des références aux grands thèmes de la mythologie moderne (plusieurs allusions directes à Marilyn Monroe, Janis Joplin et Jim Morrison).

Les textes de Francoeur frappent l’imagination des amateurs de rock avec une poésie crûe et sans compromis :


“Écoute Susie chérie, Mick Jagger y a pas dit qu’t'étais la Reine de l’Underground, Mick Jagger y a dit qu’tu t’prenais pour la Reine de l’Underground. Ça faque les cadenas su mon bicik j’en veux pas. Claire la place, j’veux pu t’voir la face, pousse pas ta luck OK bébé.”

“La tête qui gèle, le crâne qui craque, c’é moé l’freak de Montréal, j’ai mis des ailes à mes bretelles, un stéréo dans mon cerveau, j’ai l’univers dans ma cuillère…”

“J’écris mes chansons, à la lumière de Claude Néon, j’ai passé ma vie dans des clubs de bandits, j’vas mourir comme chu né, gelé d’la tête aux pieds, avec des p’tites filles mal élevées, belles comme des chars simonisés, des grandes garces usagées, belles comme des chars volés…”

autchose.jpg autchosemach1.jpg lululion.jpg luluprof.gif

À la sortie du premier album Prends une chance avec moé, les médias québécois ont tenté de comparer et d’opposer les groupes Beau Dommage et Aut’Chose. Selon Lucien Francoeur : “«C’était les deux pôles. D’un côté avec Beau Dommage, tu avais les p’tits “cute”, les gars à “blazer”, les enfants de bonne famille, l’establishment éventuel, le côté sain du trip; et de l’autre, avec Aut’Chose, c’était la “Main” dans son côté le plus solennel, les mangeurs de guédilles grasses, les gars de bicycles, le côté Brylcream, le coat de cuir et l’aspect voyou. Il fallait que tu te branches, d’un côté ou de l’autre. Tu ne pouvais pas être pour Francoeur et pour Rivard en même temps…”

Le groupe s’est aussi permis de citer des grands compositeurs (Nino Rota), de reprendre Brigitte Fontaine (Comme à la radio) et de composer un western humoristique qui ne manque pas de piquant:

Aut’Chose - La vie Weston

(sources : lucienfrancoeur.com, Le Parolier)

Page précédante · Page suivante