70's


freresbrosse.jpg

La diffusion d’une pièce du premier album du groupe Aut’Chose a entraîné des réactions assez diverses (”C’est génial!” “Osti que c’est mauvais!”). Que voulez-vous, Lucien Francoeur ne fait pas toujours l’unanimité. Le poète est passé à la postérité sur un album humoristique assez décapant réalisé par les absurdistes Robert Morissette et Jean-Pierre Alonzo, mieux connus sous le nom Les Frères Brosse; l’album “Un Opéra Cric Crac Croc” paru en 1979 a déridé plus d’une fois votre Homme Scalp qui se rappelle avoir ainsi trempé pour la première fois à ce type d’humour dadaïste. Les gars sont accompagnés par l’Orchestre Sympathique de Montréal, un ensemble de jazz de grande qualité. Mettez la main là-dessus si la galette se présente à vos yeux. À part les parodies de CKOI, qui sont un peu locales, tout le reste est encore très pertinent presque 30 ans plus tard.

Les Freres Brosse - Même chose

baronets-166138.jpg

Le paysage musical québécois du début des années 60 a vu naître les Baronets, formé par Pierre Labelle (Windsor), René Angelil (Montréal, d’origine syrienne) et Jean Beaulne (Montréal). Le trio vocal, initialement inspiré par des groupes américains comme les Four Lads ou les Four Aces, a connu un certain succès avec quelques compositions originales, mais a vu par la suite sa carrière discographique complètement bouleversée par l’arrivée des Beatles qu’il s’est mis à copier allégrement avec des traductions françaises approximatives, mais assez joliment tournées.

2baronets.jpg

Après l’aventure des Baronets et le départ de Jean Beaulne - de plus en plus occupé par sa carrière de gérant d’artistes - Pierre Labelle et René Angelil, deux amis d’enfance, ont tenté des expériences diverses: ils ont touché à la comédie musicale et au cinéma (sans vraiment de succès) et se sont permis un album-concept assez audacieux intitulé: “Y a toujours d’la place pour un Québécois au paradis…”. Un dernier 45 tours, paru en 1971, s’est avéré le chant du cygne de leur association. Le titre de la chanson, plutôt évocateur, doit être prononcé - comme il se doit - avec une voix éraillée à la Don Corleone.

Pierre Labelle et René Angelil - J’ai un side-line payant

(Merci à Eiffel et à son blog C’était hier. L’extrait provient d’un vinyle de son inépuisable collection, une fantastique compilation au titre douteux: Les Artistes Nobel en Vacances)

lulunelligan.jpg

Formé au milieu des années 70, à une époque où le rock, alors en quarantaine au Québec, était éclipsé par le courant musical néo-folk issu de la contre-culture du début de la décennie, Aut’Chose a fait son apparition en opposant au retour à la terre la vie grouillante des ruelles et l’appel de la route. Le groupe - né de la rencontre du poète rock Lucien Francoeur et du guitariste de formation classique Pierre-André Gauthier - s’est distingué de tout ce qui s’est fait dans le domaine du rock au Québec avec un langage particulier et urbain et des références aux grands thèmes de la mythologie moderne (plusieurs allusions directes à Marilyn Monroe, Janis Joplin et Jim Morrison).

Les textes de Francoeur frappent l’imagination des amateurs de rock avec une poésie crûe et sans compromis :


“Écoute Susie chérie, Mick Jagger y a pas dit qu’t'étais la Reine de l’Underground, Mick Jagger y a dit qu’tu t’prenais pour la Reine de l’Underground. Ça faque les cadenas su mon bicik j’en veux pas. Claire la place, j’veux pu t’voir la face, pousse pas ta luck OK bébé.”

“La tête qui gèle, le crâne qui craque, c’é moé l’freak de Montréal, j’ai mis des ailes à mes bretelles, un stéréo dans mon cerveau, j’ai l’univers dans ma cuillère…”

“J’écris mes chansons, à la lumière de Claude Néon, j’ai passé ma vie dans des clubs de bandits, j’vas mourir comme chu né, gelé d’la tête aux pieds, avec des p’tites filles mal élevées, belles comme des chars simonisés, des grandes garces usagées, belles comme des chars volés…”

autchose.jpg autchosemach1.jpg lululion.jpg luluprof.gif

À la sortie du premier album Prends une chance avec moé, les médias québécois ont tenté de comparer et d’opposer les groupes Beau Dommage et Aut’Chose. Selon Lucien Francoeur : “«C’était les deux pôles. D’un côté avec Beau Dommage, tu avais les p’tits “cute”, les gars à “blazer”, les enfants de bonne famille, l’establishment éventuel, le côté sain du trip; et de l’autre, avec Aut’Chose, c’était la “Main” dans son côté le plus solennel, les mangeurs de guédilles grasses, les gars de bicycles, le côté Brylcream, le coat de cuir et l’aspect voyou. Il fallait que tu te branches, d’un côté ou de l’autre. Tu ne pouvais pas être pour Francoeur et pour Rivard en même temps…”

Le groupe s’est aussi permis de citer des grands compositeurs (Nino Rota), de reprendre Brigitte Fontaine (Comme à la radio) et de composer un western humoristique qui ne manque pas de piquant:

Aut’Chose - La vie Weston

(sources : lucienfrancoeur.com, Le Parolier)

personne-01.jpg

Bien plus que les films de Sergio Leone, ce sont les musiques écrites par Ennio Morricone pour les magnifier qui ont marqué mon imaginaire. Un album en particulier figurait invariablement dans toute collection digne de ce nom: la bande originale du film ‘Mon nom est Personne’. Le spectateur que j’étais n’avais pas, à 11 ans, la distance nécessaire pour comprendre que Leone avait beaucoup donné au genre western spaghetti et à quel point il faisait tout pour en sortir. J’étais plutôt fasciné par le jeu très amusant de Terence Hill, les blagues en bas de la ceinture et les effets comiques à la Mack Sennett. Il est clair que Il mio nome e Nessuno réalisé par Tonino Valerii (Sergio a laissé le crédit de réalisateur à son assistant) était très loin de ses chefs-d’oeuvre passés (La trilogie de l’homme sans nom), bien que le film se présente comme une parodie sérieuse et un hommage aux grands du western classique, ceux qui ont contribué à sa démythification (John Ford) et à son dynamitage (Sam Peckinpah).

personne-b0007m21z801lzzzzzzz.jpg

Mais recourir encore une fois à l’immense talent de son compatriote italien Ennio Morricone était l’idée qui allait faire du film un grand succès. Non seulement ce dernier avait-il parfaitement compris le thème du film et le personnage de Jack Beauregard (Henry Fonda) qui marquait la fin des héros cowboys romantiques et des légendes de l’ouest, mais il avait aussi parfaitement intégré le mécanisme proposé par Leone en créant une constante et amusante auto-parodie musicale dans laquelle il recycle bon nombre de ses anciennes compositions parmi les plus célèbres. Ceci dit, Morricone a livré des mélodies terriblement efficaces pour les scènes clés du film en revisitant avec beaucoup d’humour La Chevauchée des Walkyries de Wagner, entre autres.

Ennio Morricone - The Wild Horde

01-ayers.jpg

Pour l’arrivée à mi-parcours du concept de la Musique Pas d’air, quoi de mieux qu’une pièce éthérée de Kevin Ayers? Un classique de l’émission radiophonique L’Homme Scalp jadis diffusée sur les ondes de CKRL (oui, je sais, il faudrait que je revienne!), la chanson May I est un petit morceau joliment ficelé qui pourrait servir à démontrer aux amateurs de musique progressive, de compositions complexes et d’arabesques instrumentales, qu’il n’est pas nécessaire d’en mettre beaucoup pour que ça lève. Seulement une belle intention poétique, le désir de dire à une femme qu’elle nous plaît.

dr-dream.JPG

Kevin Ayers a été le premier bassiste du groupe anglais Soft Machine qu’il a quitté rapidement pour produire plusieurs beaux albums solos (Joy of a Toy, Shooting at the Moon, Whatevershebringswesing, Bananamour). Ses compositions oscillent entre jazz, chansons de crooners et petites chansonnettes sous la formes de comptines et il est facilement reconnaissable par son magnifique timbre de basse. À ranger dans la catégorie ‘Canterbury School’ avec ses amis du groupe Gong.

Kevin Ayers - May I

1-kraftwerk.jpg

Quand j’étais jeune adolescent, un ami de ma mère qui travaillait pour Capitol Records laissait parfois des cadeaux à la maison (entre autres choses, une paire de billets pour un concert de Gentle Giant, avouez qu’il s’agit d’un souvenir percutant!). Parmi les trésors qu’il nous laissait, je me rappelle d’un album très étrange qui commençait par le bruit d’un compteur Geiger et qui livrait des rythmes hypnotiques produits entièrement par des instruments électroniques. Il s’agissait de Radio-Activity des légendaires Kraftwerk.

kraftwerk.jpg

Les Allemands sont de véritables visionnaires de la musique électronique. De formation classique, Ralf Hütter et Florian Schneider ont créé une pop-électronique qui a influencé de manière considérable l’évolution de la musique des 30 dernières années, de la new-wave à la techno, en passant par le hip-hop et la house. Leur musique purement électronique s’abreuve à même la technologie qui devient ainsi moyen et source d’inspiration. L’album “Autobahn”, lancé en 1974, est un véritable tournant de l’évolution du duo qui a fait mouche en livrant une ode au réseau autoroutier allemand.

alexander-balanescu-2rid.jpg

J’ai choisi de vous présenter le classique Autobahn arrangé par The Balanescu Quartet (ensemble à cordes). Le morceau est un tel joyau que l’arrangeur impose à ses musiciens de reproduire le plus fidèlement possible les sons électroniques à même leurs instruments à cordes. Un défi habilement relevé par le violoniste et compositeur roumain.

The Balanescu Quartet - Autobahn

eshete.gif

Avouez-le. Ces albums extraordinaires passent sous vos doigts chez le disquaire. Un peu chers, peut-être. Mais je vous en conjure, faites l’effort et tentez par tous les moyens de mettre la main sur la série Éthiopiques parue sous l’étiquette française Buda Musique. Une force énorme de la musique éthiopienne moderne (aussi puissant à la première écoute que James Brown), Alemayehu Eshete va à l’encontre de la tradition et infuse la musique hypnotisante de son pays dans un bouillon de soul, de blues et de rock.

alemayehueshete.png

Le chanteur et organiste était détesté par les vieilles générations qui voyaient en lui un suppôt de la dégradation des mœurs aveuglées par les accents rock n’roll de sa musique, en dépit de ses textes moralisateurs. De la fin des années 60 jusqu’en 1974, Alemayehu Eshete a été une vraie star. Du bonbon.

Alemayehu Eshete and Shebelle’s Band - Tashamanaletch

victo.jpg

Les spectateurs du Festival de Musique Actuelle de Victoriaville ont eu droit à un évènement qu’on n’est pas près de revoir de sitôt en sol québécois: une relecture de l’oeuvre de Art Bears 30 ans après sa conception. Formé par 3 membres de Henry Cow, le groupe rock d’avant-garde britannique a servi de véhicule aux chansons rejetées dans le cadre de la conception de l’album Western Culture paru en 1978. Chris Cutler (percussion, textes), Fred Frith (guitare, basse, violon, claviers) et Dagmar Krause (voix) ont fait paraître trois albums studios entre 1978 et 1981.

artbears.jpg

Winter Songs et The World As It Is Today ont été joués presque en entier par l’ensemble formé par Frith et Cutler dans le cadre du spectacle présenté à Victoriaville. Dagmar n’a pas accepté de participer - affirmant qu’elle ne remontait plus sur scène - mais elle a été remplacée de façon brillante par 3 vocalistes qui se relayaient à tour de rôle ou harmonisaient de façon audacieuse. Jewlia Eisenberg et Carla Kihlstedt (fortes têtes et fondatrices de Charming Hostess), accompagnées par Kristin Slipp (je ne la connaissais pas) ont, comment dire, bien plus que fait la job! Elles ont été extraordinaires. Cutler et Frith ont été - pour employer une expression consacrée - ‘fidèles à eux-mêmes’: rigoureux, exacts, sincères et passionnés. Je les ai sentis très fébriles et émus devant la perspective de rejouer ce matériel, toujours pertinents à ce jour. L’américaine Zeena Parkins, complice dans plusieurs des projets de Fred au cours des 2 dernières décennies, y est allée de toute sa fougue avec des élans pianistiques remarqués et un appui sensible aux claviers.

fred-frith.jpg

Les spectateurs ont été comblés, émus, et certains ont été même tellement saisis qu’ils n’ont pas osé (comme moi) remettre en question le choix d’un fabricant de sons à la console qui nous a douloureusement blasté ça dans les oreilles de façon intense pendant tout le concert. Un peu difficile, parfois. Mais ne crachons pas dans la soupe et pensons aux amateurs de Art Bears qui rêvaient à ce genre de réunion depuis des années. Bravo aux gens du FIMAV pour une ténacité qui les honore et un respect pour l’art qui a permis la tenue d’un tel évènement.

En bonus, voici la pièce jouée en rappel.

Art Bears - All Hail!

@ Merci au FIMAV pour les photos de Martin Morissette

Page précédante · Page suivante